Innovation
Innovation dans l’enseignement des langues


C’est en 1987 que j’ai commencé à donner des cours de français particuliers à des adultes, sous mon nom, à mon domicile. Le nombre d’élèves croissant, l’école fut transformée en 1994, puis nommée Institut de Langue Française et d’Expression ILFE.

 

Par passion pour la langue française, je me suis intéressée aux sciences du langage, aux sciences humaines et sociales, mais également aux sciences économiques. En autodidacte, j’ai entrepris de la recherche expérimentale. La source de cette recherche se trouvait dans le noyau éducatif: mon enfance, l’éducation que j’ai reçue, mes souvenirs, mon vécu, mon implication dans les interactions entre les personnes de ma famille, puis entre les personnes de mon entourage professionnel, puis finalement dans la confrontation aux enjeux de la vie. Le questionnement sur les effets du langage, je l’ai abordé sous forme d’entretiens avec des professionnels, respectivement des linguistes, pédagogues, psychologues, psychanalystes, de participations à des séminaires ainsi que de travail en supervision. Pour en découvrir la profondeur, j’ai voulu mieux cerner la manière dont j’abordais la pédagogie dans l’enseignement du français, la nommer.


A la suite d'un travail de recherche approfondi, je trouvais déjà une réponse bien banale dans le sens que la langue parlée est l’instrument fondamental du lien relationnel entre les individus. Ce qui était moins banal, c’était le fait de découvrir que l’individu, vous, nous, moi, nous possédons la capacité de transformer la parole de manière à obtenir quelque chose d’immatériel en retour: la reconnaissance, le plaisir, le mépris, le rejet. Ainsi, l’acquisition d’une langue nous permet d’échanger, d’obtenir, de refuser, de partager. Mais, comment enseigner une langue selon les connaissances traditionnelles tout en donnant les moyens à l’apprenant de la maîtriser de telle manière qu’il y trouve du sens, qu’il puisse créer un projet de vie ? Si l’individualité est parfois remise en cause dans certains milieux, parce qu’elle est confondue avec isolement, égocentrisme ou avarice, il n’en reste pas moins évident qu’elle est nécessaire à toute collectivité qui a pour objectif de se responsabiliser.


A mes yeux, une méthode devenait innovatrice à partir du moment où elle ne présentait pas de réponse quantitative, mathématique, mais soumise uniquement au résultat de ma démarche expérimentale, de ma propre instrumentalisation.


Tout au long de mes années d’enseignement, c’est-à-dire durant presque 20 ans, j’ai fait l’expérience que certains phénomènes empêchaient l’acquisition de la langue: troubles de la mémoire, traumatismes psychologiques, manque d’assurance, mauvaise santé, surcharge de travail, nervosité, dépression. Je croyais d’abord que certaines personnes n’étaient pas douées ou que c’était héréditaire, ou encore que cela dépendait des conditions de vie dans lesquelles une personne vivait. En commençant à travailler sur ma propre biographie, sur mon propre système langagier, j'ai pu observer quel effet, quelle résonnance pouvait exercer un mot en français ou en allemand, quelle expérience, quelle image, quelle sensation j’y associais et comment je les reliais entre elles.


Comparant ma propre expérience aux entretiens que j’ai eus avec des spécialistes en langage et en sciences humaines, aux connaissances acquises dans la littérature spécialisée, j’ai pu en tirer la conclusion suivante : l’individu, tout au long de son parcours de vie, choisit et trie les mots qu’il utilise sur la base de son ressenti, à d’innombrables niveaux mentaux. Ses mots sont intégrés et fixés dans son subconscient. Parallèlement, il acquiert des connaissances, se forge une opinion. Celle-ci, cependant, s’oriente le plus souvent selon le principe de la socialisation et selon les attentes de son environnement — le conditionnement — et moins selon le principe d’une prise de conscience délibérée. Cette orientation n’a souvent aucun lien avec les besoins de l’individu. Cela se voit par exemple dans la vie professionnelle lorsqu'une personne a l'impression de fonctionner au lieu d'être dans le vrai, dans sa vérité à elle, ou encore lorsque des enfants se retrouvent sur les bancs de l’école, impuissants, après avoir assisté aux disputes de leurs parents, regardé longtemps la télévision le soir avant, voire ont été confrontés à la violence. Les retombées sensorimotrices se reflètent ainsi sur le comportement langagier.
 
La formation langagière comme identité personnelle


L’acquisition d’une langue, que ce soit la langue maternelle ou la langue seconde, est un terrain propice pour faire prendre conscience à l’apprenant de l’impact de son identité. Ainsi, par conviction, j’ai créé l’Approche Interpersonnelle dans l’enseignement des langues. Celle-ci vise à favoriser la relation entre l’enseignant et l’apprenant. Elle suscite la curiosité, la motivation et la capacité à s’émerveiller. Elle vise à rendre une personne active. De même, cette approche réveille en nous nos ombres: la colère, la déception, la jalousie, la tristesse. L’image que la personne se fait d’elle-même, que je me fais de moi, que nous nous faisons de nous, que nous nous faisons en conséquence de l’autre, se transforme. Le langage prend une nouvelle forme, il devient un modèle de réflexion.

 
Le potentiel de l’apprentissage efficace


Dans une atmosphère de confiance, l’acquisition de la langue maternelle ou d’une langue seconde est grandement facilitée. Le climat est déterminant pour l’efficacité de l’apprentissage. L’Approche Interpersonnelle dans l’enseignement des langues n’est pas une démarche thérapeutique, même si la source de cette méthode rejoint la pensée rogérienne. Dans l’enseignement des langues, il ressort de la compétence du formateur de repérer les difficultés de l’apprenant, de les dissocier tout en ayant la capacité de prendre du recul et de se centrer, afin d’être capable de mettre en relation le plus de systèmes d’associations possible, tels que la manière d’apprendre, l’environnement, la biographie, les connaissances acquises, l’expérience, la profession, les visions, la compétence, les objectifs, l’état de santé.

 

La particularité de la méthode réside dans le fait que lors de l’apparition de difficultés d’apprentissage, ou d’assimilation de la matière, c’est la linguistique dans sa forme traditionnelle (la prononciation, la syntaxe, etc.) ainsi que les éléments de créativité qui entrent en jeu et non pas uniquement l’approche thérapeutique dans le sens de l’entretien dirigé, qui focaliserait sur l’aspect  du «problème».

 

L’expression spontanée de la parole dans la langue seconde joue un rôle important dans le processus d’apprentissage. Cependant, si une personne veut conduire une voiture, elle doit apprendre par cœur certaines règles. Il en va de même pour l’apprentissage d’une langue. De manière imagée et structurelle, la grammaire représente le moteur du langage. L’occasion est donnée à l’apprenant de se centrer sur ce noyau, pour qu’il puisse d’autant plus jouir de l’élément créatif, initié par lui-même ou par la formatrice.


Par ailleurs, si dans les relations humaines, la linguistique est appliquée uniquement comme une terminologie, c’est un non-sens. Qu’une personne maîtrise une technique langagière, par exemple dans le domaine du marketing ou de la politique, ne veut pas dire qu’elle saura également communiquer ou créer des relations humaines. En revanche, une personne intéressée aux relations humaines et étant capable de les vivre effectivement peut s’approprier la linguistique.

 
Une pédagogie probante


A l’Institut de Langue Française et d’Expression, le savoir-faire, les connaissances, l’expérience, les ressources, les objectifs, les attentes et même la situation financière de l’apprenant sont pris en considération de manière attentive.


Lors de l’apprentissage, la personne découvre son vrai moi, apprend à s’exprimer, à trouver son propre style. Elle découvre de nouvelles perspectives. A travers l’acquisition d’une seconde langue, elle prend conscience de ses mécanismes langagiers, elle peut les remplacer par de nouveaux contenus, ou de nouveaux schémas de pensée qui ont un lien direct avec son vécu. La personne est de plus en plus capable de développer ses propres ressources d’apprentissage. Pendant l’entraînement à la communication, d’anciens désirs refont surface.


Elle se sent stimulée, prête à s’engager et à vivre pleinement des projets, parallèlement aux objectifs langagiers ou hors de ceux-ci.


Cependant, l’innovation n’est possible que si la tradition est respectée. Ainsi, la grammaire, la syntaxe, la lecture, le vocabulaire et l’écriture restent des éléments indispensables à l’apprentissage de la langue. Ils complètent à merveille le domaine expérimental de la personne; l’accompagnent judicieusement dans son développement d’adulte.

 

 Antoinette Vonlanthen